vendredi 24 mai 2013

Pétrole et gaz offshore européens : rush sur les grands fonds

(c) WestCorktimes.com
Plateforme sur Barryroe, mer Celtique
La première carte BLUE LOBBY des activités pétrolières offshore dans les eaux européennes est riche d'enseignements. Elle nous montre en quoi le futur développement de l'activité pétrolière dans cette zone sera dépendant des grands fonds. 3 pays sont actuellement fortement concernés par ce développement européen : le Royaume-Uni, L'Irlande et la France.

Cet inventaire renvoie à deux autres enjeux du blue lobby : (1) la superposition des nouvelles zones pétrolières et des zones de pêche fréquentées par les flottilles européennes et (2) les conditions techniques qui permettent la cohabitation sereine des deux activités ou d'autres activités.


Plan version en cours [première version 09 mai 2013]

Les tendances récentes (2012) de l'exploitation offshore d'hydrocarbures en Europe


Les cartes ci-contre présentent les tendances en 2012 de l'exploitation de pétrole offshore européenne. On note les points suivants :
  1. Le Royaume-Uni
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    en est à cette date à son 27ième appel d'offres sur le pétrole offshore. Les premiers champs pétroliers et gaziers ont été développés il y a 40 ans dans la mer du Nord, partie centrale et partie nord. Ces premiers champs commencent à donner des signes d'épuisement et des puits ont déjà été fermés. Au cours de ces appels d'offres successifs, le Royaume-Uni a privilégié une extension des surfaces exploitées dans les profondeurs moyennes de la mer du Nord. Ces zones sont aujourd'hui pleinement couvertes. Le 27ième appel d'offres britannique montre deux tendances : la finalisation de l'exploitation de la mer du Nord en profondeurs faibles à moyennes (zone centre et sud - entre -50 et - 200 m de profondeur), et la confirmation de la descente vers les grands fonds [- 200 à - 1000 m]. Cette dernière se fait par le nord (Les Orcades et les Shetlands). Mais aussi par l'ouverture de champs en Ouest Ecosse, au nord de la ZEE de l'Irlande. Cette carte ne représente pas les prospections en cours [les données publiques n'ont pas encore été identifiées]. Mais nous savons que des navires réalisent des prospections dans les zones de Thomson Ridge et autour de Rosemary Bank
  2. L'Irlande
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    n'a réellement débuté l'exploitation offshore des hydrocarbures qu'en mer Celtique, où les dernières annonces des développeurs sont d'une forte richesse des gisements sur une technologie classique de profondeur faible à moyenne (notamment Providence - cf. ici et le zoom sur les découvertes de Barryroe, 4 fois plus riche que prévu). Par contre, les prospections en mer celtique et en Ouest Irlande sont très intenses comme l'atteste la carte ci-contre. Elles ont toutes lieu dans les zones profondes et semi-profondes, y compris dans les zones classées comme des sanctuaires à hoplostète, poisson de grands fonds dont la pêche est prohibée depuis plus de 10 ans et non fréquentées par la pêche.
  3. La France
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    n'a pas encore débuté son exploitation pétrolière dans les zones off-shore métropolitaines. Mais des permis d'exploration existent dans le golfe de Gascogne ou en Méditerranée. Une zone au large de la Bretagne, d'une superficie équivalente à la Bretagne, devrait aussi être ouverte à l'exploration. Ces zones sont comprises dans des profondeurs de - 100 à - 200 m essentiellement mais pouvant aller à - 1000 m en Sud du golfe de Gascogne et Méditerranée.
[mise à jour] Par ailleurs les industries pétrolières estiment au sommet de Houston (26 au 29 mai 2013) que malgré les pressions sur les énergies fossiles et leur raréfaction annoncée, les perspectives offshore sont bonnes, voire très bonnes. De nombreuses innovations sont annoncées et des projets d'investissement, voire de très gros investissements sont annoncés.


Une technologie industrielle offshore profond prête

Longtemps considérée comme technologiquement et économiquement hors de portée, l'exploitation profonde des hydrocarbures est aujourd'hui prête et a débuté ailleurs dans le monde. Malgré l'accident dans le golfe du Mexique (Deepwater Horizon), les travaux continuent. 2 types d'équipements permettent ces forages profonds :
(c) Jean-Pascal DONNOT / Total
  • Des plate-formes pétrolières spécialisées (type Deepwater Horizon, mais aussi les plateformes SPAR ou Tensioned Leg Platform de l'industriel Technip)
  • Des réseaux de puits en étoile et de conduites qui remontent à la surface du type de ceux développés en golfe de Guinée notamment par l'industriel Total [Akpo, Dalia, Girassol, Pazflor]. Ceux-ci sont raccordés à une unité de traitement en mer [FPSO -Floating Production Storage and Offloading Units] qui assure la séparation pétrole/eau et permet le chargement des supertankers en mer. Voir ici la présentation de Total, y compris l'infographie interactive.
  • La technologie Total de Subsea-to-shore, développée en mer du Nord Septentrionale à Laggan-Tormore
Cette technologie est considérée comme extrême. Elle permet de travailler dans des fonds de - 2500 m. Elle fait un usage intense de la robotique sous marine, que ce soit sur les têtes de puits automatisées ("sapins de Noël") ou sur l'entretien des conduites. cf l'image une technologie complexe. Le montage en étoile fait que l'emprise spatiale s'est accrue autour de la plate-forme visible en mer, par l'emprise sur les fonds via les têtes de puits (chaque tête doit avoir un périmètre de sécurité, qui est d'autant plus important dans un montage en étoile) ou sur la masse d'eau (cf. les flexibles de raccordement, les ancrages et leurs zones de mobilité) .

Les zones de pêche européennes Manche, Atlantique, mer du Nord


Nous n'avons pas encore pu récupérer toutes les cartes d'activité des flottilles européennes concernées. Les niveaux de précision sont variables.
  • Pour la France,
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    l'activité de pêche [effort de pêche] en 2010 dont les données sont publiques est présentée ci-contre. L'effort de pêche est exprimé en mois d'activité / an. c'est-à-dire la somme de tous les jours d'activités en mer de tous les bateaux ayant fréquenté une même zone, et comptabilisé en mois. Pour les données publiques accessibles, au niveau Atlantique - Manche - mer du Nord, les zones géographiques représentées sont larges. On note bien-entendu une forte activité dans les zones proches du littoral français (Gascogne, Manche, Mer du Nord méridionale) principalement exploitée par les flottilles côtières et hauturières, toutes catégories confondues. Les flottilles hauturières chalutières et fileyeurs fréquentent par ailleurs les zones de la mer Celtique/Irlande (comprise entre L'Irlande, la Cornouaille britannique et la Bretagne), le Ouest Ecosse (pêcherie de fond, et de grands fonds) et la totalité de la mer du Nord.
  • Pour le Royaume-Uni, l'activité se concentre classiquement dans le nord et le centre de la  mer du Nord, l'Ouest Ecosse, la Manche et la mer Celtique/Irlande. Nous ne disposons pas encore d'une carte d'effort de pêche. La carte ci-contre présente les captures par zones en 2009, mais celle-ci est faussée, car toutes les flottilles n'ont pas le même rendement de pêcher pour le même effort en mer. Les pêcheries de petits pélagiques sont en effet plus intenses.
  • Autour de l'Irlande, nous disposons d'un atlas des pêches commerciales qui permet de comparer l'activité de plusieurs Etats membres européens grâce aux positions satellites des navires et avec la même unité de mesure (heures/milles²). Ces données commencent à être anciennes (2006/2008). Ces comparatifs sont présentés ci-dessous.
    FRANCE
    EIRE/IRELAND
    GREAT BRITAIN
    ESPAÑA
    Les 4 principaux pays sur cette zone ont des activités intenses, en chalut de fond et en chalut pélagique (qui ne touche pas le fond). 
  • Autour de l'Ecosse, l'effort de pêche a été comptabilisés aussi par unité d'effort grâce aux balises satellites. Les données sont sur la période 2005-2009 et distinguent les navires du Royaume-Uni des autres navires (principalement espagnols, français, norvégiens et probablement islandais et féringiens à cette époque) (source Gouvernement Ecossais)
    Royaume-Uni (UK)
    Autres - Non UK
    Les pêcheries étrangères se concentrent sur le nord de la mer du Nord et sur les tombants des grands fonds écossais (c'est sur cette dernière zone qu'opèrent les pêcheries de grand fonds du nord de l'Europe hors Îles Féroes et Norvège).


Augmentation des contraintes réglementaires européennes (mise à jour 24 mai 2013)

Dépêche AFP du 21 mai 2013 :
"Les compagnies de forage de gaz ou de pétrole offshore dans l'UE devront désormais prouver qu'elles sont en mesure de réparer d'éventuels dommages à l'environnement en cas d'accident, selon une nouvelle directive approuvée mardi par les eurodéputés.

Pour obtenir une autorisation de forage dans les eaux européennes, elles devront aussi élaborer des plans d'urgence pour chaque installation, détaillant les mesures envisagées en cas d'accident, prévoit le texte voté mardi en session plénière à Strasbourg.

Les Etats membres ont deux ans pour transposer ces nouvelles contraintes en droit national. Concernant les installations déjà existantes, le délai est de cinq ans.

Tous les opérateurs devront montrer qu'ils disposent de suffisamment de ressources matérielles, humaines et financières pour limiter et corriger l'impact d'un accident majeur éventuel, précise le texte.

Faute de preuve, aucune autorisation d'extraction de pétrole ou de gaz offshore ne pourra être délivrée."


La compatibilité des usages pêche et hydrocarbures profonds


On l'aura compris :
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les futures zones de développement offshore des énergies hydrocarbures sont sur des zones fréquentées par les flottilles de pêche françaises, écossaises, espagnoles et irlandaises. Toutes ces activités de pêche sont mobiles, occupent un espace maritime et ont une emprise sur le fond et sur la masse d'eau, que ce soit pour les pêcheries de palangre, de filet ou de chalut. 
Si l'exploitation pétrolière a pu cohabiter dans la mer du Nord par des fonds de -100 m, l'exploitation profonde semble moins adaptée à une cohabitation : plus grande emprise au sol du fait des montages en étoiles, plus grand besoin de sécurité des installations profondes robotisées (à mettre en relation avec de nouvelles contraintes réglementaires), et coûts d'intervention sous marins plus importants, zones d'évitage plus large du fait de la profondeur des ancrages. Bref, les cohabitations en mer peu profondes type "mer du Nord classique" semblent difficiles à maintenir dans les grands fonds. On peut se demander aussi si ces nouvelles technologies profondes ne seront pas retransférées dans les zones de moindres profondeurs.
La cohabitation pétrole/pêche en mer du Nord peu profonde a pourtant un historique plutôt positif. Le point de vue des professionnels de la pêche est que généralement à la construction des puits, la remise en suspension des sédiments serait plutôt favorable aux poissons. Puis, au fur et à mesure du vieillissement des installations et des fuites, les zones s'appauvriraient. Des partenariats ont également été tissés entre exploitation pétrolière britannique et pêcheurs écossais : avant la mise en place plus systématique des balises satellites sur les navires de pêche, c'étaient les pêcheurs britanniques qui assuraient la surveillance des périmètres de sécurité des installations pétrolières, face aux autres pêcheurs européens. Mais ce type de partenariats n'ont plus d'intérêts techniques aujourd'hui du fait des balises satellites.
Dernier point, qu'en est-il de la remise en état après l'exploitation ? En mer peu profonde, les avis professionnels sont plutôt positifs (à quelques zones près) : les fonds ont été nettoyés et ne sont pas rendus impropres au chalutage. Mais des inquiétudes récentes existent dans le secteur des pêches sur les conditions de nettoyage dans les grands fonds. Mais aussi  dans les profondeurs plus moyennes : est-ce que les industriels font toujours les mêmes efforts dans un contexte économique et réglementaire plus tendu ?

Enfin, certaines zones pétrolières de prospection sont situées dans des écosystèmes sensibles, dont la pêche a été exclue en concertation avec elle pour permettre la protection d'espèces sensibles, comme les cantonnements à hoplostètes irlandais (cf. carte ci-contre). Dans quelles mesures l'exploitation pétrolière est-elle réellement compatible avec une vision restrictive de retour à la nature vierge ? Dans certaines réunions internationales sur les aires marines protégées, on a pu entendre certains affirmer que l'exploitation pétrolière est moins impactante que la pêche et pourrait être un mode de financement durable de la conservation et des aires marines protégées. Les industriels financent et commanditent des études d'impact rassurantes (cf. Mauritanie au large de l'AMP du Banc d'Arguin). Ces idées se retrouvent en Méditerranée, et aussi au large des côtes ouest africaines.

 Les mécanismes de compensation sont aussi des facilitateurs de cohabitation par rapport aux usages pré-existants et le secteur de la pêche en a bénéficié. Il serait malvenu de les critiquer pour ce qui est de la conservation. Mais il ne s'agirait pas que sous couvert d'une écologie de la nature vierge, on facilite une privatisation des espaces marins sans pêche pour faciliter l'arrivée d'une activité pétrolière offshore, nouvellement labellisée comme plus écologique.... Ou pour évincer des concurrents au sein de l'activité pétrolière même : favoriser certains opérateurs pétroliers auto labellisés comme plus responsables, plus sûrs, que d'autres (chinois ou russes...). Le risque zéro n'existe pas, Deepwater horizon est là pour nous le rappeler.
La question doit donc être posée : comment faciliter la cohabitation des usages hors des argumentaires lobbyistes ? L'exigence de concertation avec la pêche n'en est que plus importante. Peut-on définir des zones de moindres contraintes permettant la cohabitation de ces activités ? Existe-t-il des choix technologiques qui risquent de rendre  les activités incompatibles (ancrages, puits en étoiles, etc.) ? Existe-t-il des garanties de remise en état après exploitation des sites ? Quel est le vrai risque écologique de cette activité et qui en assurera le contrôle régulier en haute mer, en mer profonde, et sur des fonds où seuls pêcheurs et pétroliers, mais pas l'Etat, ont une vision à jour des évolutions quotidiennes ? Enfin, est-ce que la pêche ne doit pas jouer un rôle de sentinelle de ces espaces et pourrait ainsi tisser des partenariats qui seraient bénéfiques pour tous, que ce soit les pétroliers pour faciliter la transparence ou les groupes d'intérêts de la conservation ?


A lire et consulter :


  • [en Français] Total nous explique comment il travaille dans les grands fonds : Offshore profond, l'incroyable aventure technologique, industrielle et humaine
  • [en Français uniquement] Date : 2007. 20 000 lieux sous les mers, pipeline, acheminement du pétrole, sécurité des installations. cf. la page internet dont la vidéo ci-dessous est extraite [64 minutes].
  •  [en Français uniquement] date : 2007. Les plate-formes offshore : sur et sous l'eau. page internet dont la vidéo ci-dessous est extraite [92 minutes].
  • [en Français uniquement] date : 2008. Le forage et l'exploitation dans l'offshore profond. L'expérience innovante de Girrasol. accéder au document
  • [French only - 24 mai 2013] Salon pétrolier mondial "Offshore Technology Conference 2013" - Partie 1/2 : l'industrie du pétrole confiante pour l'avenir de l'énergie
  • [French Only] 23 mai 2013 : Les Européens doivent lutter contre le lobby pétrolier - novethic 
  • sur Total.com [en Français et Anglais] : Girrasol, pionnier des profondeurs angolaises : accéder au site
  • L'accident de Deepwater Horizons sur Wikipedia : en Français et en Anglais 
  • Atlas of the commercial fisheries (2006/2008) around Ireland
  • "Pétrole et gaz en mer: pas de permis de forage sans rapport sur les dangers majeurs et plan d'intervention d'urgence" [ communiqué de presse du 09 - oct -2012 Parlement Européen] FR EN
  • "Activités pétrolières et gazières en mer: responsabilité financière pour tous les opérateurs" [ communiqué de presse du 21 fev 2013 Parlement Européen] FR EN
  •  " Parlement et Conseil sont parvenus à un accord sur la future directive qui encadrera la sécurité des activités pétrolières et gazières en mer : responsabilité et plans d’intervention en sont les maîtres mots" EUROPAforum.lu, 21 février 2013 FR
  • THE PIPE - movie - combat des pêcheurs irlandais contre l'exploitation gazière offshore - fight of the Irish fishermen against offshore gas in Irish seas. the website - le site internet du film
  •  29 may 2013 [in French only] Novethic : Pétrole offshore, l'Europe durcit sa réglementation